Si pour beaucoup être artiste se résume à produire un travail créatif et esthétique, d’autres en ont une vision plus ambitieuse, tournée vers une forme d’engagement politique.


Parmi ces derniers, on peut compter Clara Best Nuñez, une artiste péruvienne œuvrant pour la défense de nombreuses causes, à l’instar de l’environnement, du multiculturalisme et de l’égalité de genre. En interview avec le Petit Journal Lima.
Une artiste au croisement des disciplines
Formée à la communication sociale avant de plonger dans les arts plastiques, Clara Best Núñez s’intéresse à l’art, et plus particulièrement aux techniques traditionnelles des communautés autochtones de son pays, le Pérou.
C’est en allant à la rencontre de celles-ci qu’elle se sensibilise au sujet de l’environnement, mais surtout à la manière dont sont considérés les espaces naturels. Ainsi, comment composer l’art en relation avec la crise climatique et ses dangers ?
Pour répondre à ses propres interrogations, elle décide de changer la façon de produire son art. Elle abandonne donc les techniques synthétiques pour se tourner vers des moyens traditionnels, en utilisant des matériaux naturels et privilégiant des formes d’art alternatives, comme la photographie.
Au cours de l’interview, elle nous énonce ses 3 thèmes de prédilection, à commencer par le multiculturalisme au Pérou.
Clara fait partie du collectif « Trenzando Fuerzas » où justement là met en lumière le travail d’artistes péruviennes, qui présentent leur façon unique de tisser au travers d’ateliers de découverte. Comme un lien entre tradition et modernité, ces artistes contemporaines ont pour objectif la transmission et la mémoire de leurs coutumes parfois anciennes de plusieurs milliers d’années, à l’image des quipus.

Quand l’art devient engagement écologique
Quand l’art devient engagement écologique, l’artiste se transforme en défenseur des droits des espaces naturels. De cette manière, Clara Best Núñez énonce avoir comme second thème de prédilection l’environnement.
Et dans un pays comme le Pérou, où la forêt amazonienne couvre plus de 60 % du territoire, les menaces pesant sur la biodiversité sont nombreuses, au premier rang desquelles la déforestation. De cette manière, selon l’artiste, l’art a un rôle crucial à jouer dans cette lutte.
« Je pense que l'art est un moyen de confronter. De rendre visible. »
À travers son travail, l’artiste ne cherche pas seulement à produire de la beauté ou à raconter une histoire : elle veut provoquer une réaction, forcer le regard à se poser sur ce qui dérange, sur ce qui est occulté.
Pour elle, l’art n’est pas une simple expression personnelle, mais un espace de confrontation, un moyen d’exposer des vérités inconfortables, qu’il s’agisse de la destruction de l’Amazonie, des luttes féministes ou des traditions marginalisées. Ainsi, de par ses expositions au Musée Central de Lima par exemple, elle participe à cette lutte de sa propre manière.

Au-delà de ça, elle est également convaincue que l’une des étapes primordiales à accomplir est la réintroduction de nature au sein des villes, notamment à Lima, particulièrement réputée pour son chaos urbain et sa pollution.
Comment expliquer le contraste entre la sacralisation des espaces naturels dans les communautés autochtones face à leur absence ou destruction dans les milieux urbains ?
En ce sens, selon elle, on devrait respecter toutes les formes de vie organique qui composent notre planète, en apprenant à contempler la nature. C’est de cette manière que la cause environnementale permettra de triompher.
Cela passe ainsi par une sensibilisation, d’où l’importance du rôle de l’art. Elle aime rappeler cette phrase : « Uno protege lo que ama » , soit on protège ce que l’on aime. Ainsi, l’art aide à créer ce lien essentiel avec la nature, car c’est en reconnaissant sa valeur que l’on apprend à la préserver. En exposant ses œuvres dans plusieurs musées de Lima, on pourrait dire qu’elle a réussi à exaucer ses souhaits, en introduisant un bout d'Amazonie dans la bruyante métropole.
Le festival Ipanamu est l’exemple parfait du cœur de l'œuvre de l’artiste, puisque se mélangent une volonté d’assurer l’héritage culturel des 48 communautés péruviennes encore existantes, avec l’envie de mettre en avant des traditions plus respectueuses de l’environnement.
Quand l’art brode les luttes féministes
Chaque 8 mars, la journée internationale des droits des femmes rappelle l’importance des luttes pour l’égalité, un combat qui tient à cœur et traverse l’œuvre de Clara Best Núñez. Son troisième thème de prédilection est donc le thème de l’égalité de genre. À ce titre, elle va créer des espaces d’expressions pour les femmes, en réhabilitant des savoir-faire féminins comme le brodage, et en documentant les récits de ces communautés à travers le textile. On pourrait prendre l’exemple de « Artistas Peruanas », un projet fondé en 2020, composé d’une archive historique et de l’organisation d’activités visant à valoriser l’art produit par des femmes aujourd’hui.
« Je pense que chaque artiste a une manière différente d’aborder l’art et de définir ce qu’il veut exprimer. Dans mon cas, je cherche à mettre en lumière diverses problématiques tout en traitant différents enjeux.»
Ce phénomène s’étend d’ailleurs dans l’ensemble de l’Amérique Latine. Selon la chercheuse María A. Gutiérrez Bascón, l’émergence de la crise écologique actuelle a trouvé un écho créatif dans la pratique artistique latino-américaine du XXIᵉ siècle, menés par des artistes nés entre les années 1970 et 1980. Il en est de même pour la cause féministe, Parmi les figures majeures de l’art féministe en Amérique latine, Mónica Mayer marque les esprits avec « El Tendedero », soit L’étendoir. Créée en 1978, cette installation participative invite les femmes à témoigner des violences qu’elles subissent en accrochant leurs récits sur un fil à linge, transformant l’espace public en lieu de dénonciation.

Souvent réduit à son côté esthétique, l’art s’impose peu à peu comme le vecteur de revendications majeures tout autour du globe.
Pourtant, les libertés civiques continuent d’être menacées sur le continent latino-américain, que ce soit au Venezuela, Nicaragua ou encore Salvador, et les défenseurs de l’environnement sont souvent les premières victimes d’harcèlement, de poursuites pénales et d’homicides, selon Amnesty International. Malgré ces perspectives inquiétantes, nombreux sont les artistes qui continuent de hausser leur voix et de s’engager dans une lutte capitale vers la justice et l’équité.
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