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Surpoids et obésité : le Royaume-Uni face à une bombe sanitaire

Le Royaume-Uni détient le triste record du taux d’obésité le plus élevé d’Europe occidentale. En quarante ans, la proportion d’adultes obèses a triplé, touchant désormais un Britannique sur trois. Ce fléau, qui frappe particulièrement les classes populaires et les jeunes générations, est un enjeu de santé publique majeur. Mais les causes de l’obésité sont multiples : sédentarité, alimentation ultra-transformée, précarité, facteurs environnementaux,... Face à ce problème, les pouvoirs publics peinent à agir efficacement. Entre mesures insuffisantes et politiques abandonnées, le coût sanitaire et économique de l’obésité ne cesse de croître, laissant planer l’ombre d’une crise de santé publique à long terme.

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Écrit par Hermine Pinoteau
Publié le 3 mars 2025, mis à jour le 11 mars 2025

 

Le surpoids et l’obésité : un enjeu majeur de santé publique au Royaume-Uni 

 

Près des deux tiers (64%) des Britanniques âgés de 45 à 74 ans sont aujourd’hui en surpoids ou obèses, un taux record en Europe occidentale. Et la tendance ne cesse de s’aggraver : en 1970, un adulte britannique sur dix était obèse, contre un sur trois aujourd’hui. Les chiffres du National Health Service (NHS), publiés dans le rapport Health Survey for England 2022 sont alarmants. En 2022, l’obésité était responsable de 3.000 hospitalisations par jour, soit deux fois plus qu’en 2017 et trois fois plus que les admissions liées au tabagisme. 

 

Marion Bignone, nutritionniste, observe au quotidien cette crise sanitaire et alerte sur son caractère “endémique”, dont les conséquences s’annoncent “catastrophiques”. “Les enfants d’aujourd’hui ne vivront probablement pas aussi longtemps que les générations précédentes. L’espérance de vie va ralentir. Les cancers et les démences se manifesteront plus tôt, et c’est déjà une réalité, certains cancers touchent désormais des patients dès 45 ans”, avertit-elle.

 

Un fléau qui touche particulièrement les classes populaires

 

Les inégalités face à l’obésité se creusent. La maladie est bien plus répandue parmi les adultes vivant dans les zones les plus défavorisées. Marion Bignone observe cette tendance avec inquiétude : “Avant le Brexit, le Covid et l’inflation, je n’aurais pas affirmé cela. Mais aujourd'hui, malheureusement, bien manger coûte plus cher. Le prix des produits de qualité a énormément augmenté.”

 

Elle souligne également le dilemme auquel sont confrontées les populations précaires : “Quand on peine à payer son chauffage, la qualité de l’alimentation passe au second plan. Être en bonne santé est devenu un luxe, surtout à long terme. Ce n’est plus un droit.”

 

“Quand on peine à payer son chauffage, la qualité de l’alimentation passe au second plan. Être en bonne santé est devenu un luxe, surtout à long terme. Ce n’est plus un droit.” Marion Bignone, nutritionniste 

 

Face à cette réalité, cette nutritionniste insiste sur l’importance de ne pas culpabiliser les plus vulnérables : “Nous ne pouvons pas donner de leçons sur l’alimentation à des personnes qui luttent pour survivre. Bien manger suppose aujourd’hui un certain niveau de vie.”

 

L’obésité infantile au Royaume-Uni : une génération en danger

 

L’obésité et le surpoids frappent de plein fouet les plus jeunes. Chaque jour, au Royaume-Uni, 20 enfants sont hospitalisés pour des problèmes de santé liés à l’obésité. Dès l’école primaire, un enfant sur trois, âgé de 10 et 11 ans, est déjà en surpoids ou obèse. Une tendance inquiétante dont les conséquences se feront sentir sur le long terme, avec une augmentation des maladies chroniques chez les générations futures.

 

Pour Marion Bignone, ce phénomène s’explique par plusieurs facteurs, à commencer par la sédentarité : “Que ce soit à l’école ou en dehors, les enfants bougent de moins en moins. L’utilisation des écrans joue un rôle majeur, mais la sécurité est aussi un enjeu. Beaucoup de parents préfèrent garder leurs enfants à la maison. De plus, nombreux sont ceux qui n’ont pas accès aux activités extrascolaires”

 

Elle pointe également le manque de sommeil chez les plus jeunes : “Les enfants dorment moins. Ils ne sont plus fatigués physiquement, mais mentalement. Ils ont du mal à s’endormir, notamment parce qu’ils gardent leur téléphone dans la chambre”. Mais selon elle, le principal problème reste leur consommation excessive de sucre. “Aujourd’hui, offrir du sucre à un enfant est devenu une marque d’affection. La nourriture n’est plus seulement un vecteur de bonne santé, c’est un moyen de faire plaisir, un plaisir immédiat. Elle devient une récompense.” Et les occasions de consommer du sucre sont omniprésentes : “Anniversaires, fêtes, Halloween, Saint-Valentin, Noël, Pâques... Le sucre est partout et toujours plus accessible.”  

 

Face à cette crise, la nutritionniste appelle à des mesures éducatives dès le plus jeune âge : “Les enfants devraient apprendre dès l’école primaire ce qu’est une alimentation équilibrée. Il faudrait aussi qu’ils fassent plus de sport et bénéficient de temps de récréation plus longs pour bouger davantage.”

 

Les enfants et le sport

 

La différence culturelle entre le Royaume-Uni et la France face aux produits transformés et la culture du repas

 

Statistiquement, les Britanniques sont plus touchés par le surpoids et l’obésité que les Français, bien que cette tendance progresse également en France. L'obésité y est passée de 8,5 % des adultes en 1997 à 17 % en 2020. Cette différence s’explique en grande partie par une consommation bien plus élevée de produits transformés au Royaume-Uni.

 

Marion Bignone explique : “Les Britanniques ont une véritable culture du ‘snacking’. Plus de 70% de leur alimentation est composée de produits transformés, ce qui a évidemment un impact sur le taux d’obésité au Royaume-Uni.” Mais au-delà du contenu de l’assiette, l’approche même de l’alimentation diffère. Marion précise : “En Angleterre, la relation à la nourriture est très différente de celle des Français. Ici, il n’y a pas cette culture du repas. On ne s'assoit pas forcément pour manger. Chacun mange rapidement, quand il a faim et quand il en a le temps. Cela n’aide pas à combler le sentiment de satiété. Beaucoup d’expatriés français prennent du poids après leur installation au Royaume-Uni, car ils finissent par adopter ces habitudes.” 

 

Elle souligne également une différence culturelle plus large : “En Angleterre, on s’invite moins à dîner chez soi. Les rencontres se font davantage au pub, autour d’un verre. En France, savoir cuisiner et recevoir chez soi est une compétence valorisée socialement.”

 

Elle s’inquiète enfin des habitudes alimentaires inculquées dès l’enfance : “Ce qui me choque en Angleterre, c’est le ‘kid menu’. Il se résume souvent à des frites, des burgers ou des nuggets, sans légumes. Comment les enfants peuvent-ils développer de bons goûts alimentaires et adopter de bonnes habitudes nutritionnelles ?”

 

Obésité au Royaume-Uni

 

La problématique complexe de l’obésité entre facteurs individuels et environnementaux

 

L'obésité est un phénomène multifactoriel qui ne peut être réduit à une simple question d’alimentation. Marion Bignone insiste sur cette dimension complexe : “Nous ne pouvons pas nous contenter de pointer du doigt la nourriture. Chaque individu a un métabolisme différent, et les effets d’un régime alimentaire ne sont ni immédiats ni visibles de la même manière pour tout le monde”

 

Elle souligne également l’impact de notre environnement sur la santé : “Nous sommes exposés en permanence à la pollution de l’air, aux plastiques, aux produits chimiques présents dans la nourriture, les cosmétiques et les produits ménagers. Nous sommes constamment bombardés. Le combat vient de partout.”

 

Enfin, elle met en avant un enjeu psychologique et sociétal : “Même si nous savons qu’il faut bien dormir, manger équilibré et bouger, la fatigue et les préoccupations du quotidien prennent souvent le dessus. D’autant plus que les conséquences d’une mauvaise hygiène de vie ne se feront sentir que dans 30 ans.”

 

Les pouvoirs publics britanniques démunis face à ce problème de santé publique

 

Malgré plusieurs initiatives pour lutter contre le surpoids et l’obésité, les pouvoirs publics britanniques peinent à enrayer le phénomène. Parmi les mesures mises en place, la taxe sur les boissons sucrées introduite en 2018, visant à encourager les fabricants à réduire la teneur en sucre de leurs produits. L’obligation d’afficher les calories sur les menus des restaurants et des chaînes de restauration rapide a également été instaurée.

 

Cependant, plusieurs projets ont été abandonnés, comme l’interdiction de la publicité pour la malbouffe avant 21h, censée limiter l’exposition des enfants, ou encore la suppression des promotions sur les aliments malsains dans les supermarchés.

 

L’impact économique de l’obésité est colossal. Selon une étude du Tony Blair Institute for Global Change (TBI), son coût est estimé à 116 milliards d’euros par an. Une somme qui inclut les dépenses accrues du NHS, notamment pour le traitement du diabète de type 2 et des cancers, ainsi qu’une baisse de la productivité à l’échelle nationale. Avec la hausse inquiétante de l’obésité infantile, cette facture risque encore d’augmenter.

 

Pour Marion Bignone, le problème dépasse la simple responsabilité individuelle : “Une société en bonne santé, c’est une société qui ne propose pas autant de mauvais produits.” Elle dénonce le rôle des industriels : “Aujourd'hui, les grandes entreprises agroalimentaires ne sont pas là pour veiller à notre santé.” Si la prise de conscience individuelle est importante, elle insiste sur la nécessité d’un changement systémique : “Je pense que les individus sont conscients de la nécessité de modifier leur alimentation. Toutefois, il incombe aux autorités politiques de s’assurer que les produits nuisibles à la santé ne soient pas aussi accessibles, et que les options plus saines le soient davantage.” Avant de conclure : “Il faut que la prise de conscience soit globale et que la société change.”

 

Je pense que les individus sont conscients de la nécessité de modifier leur alimentation. Toutefois, il incombe aux autorités politiques de s’assurer que les produits nuisibles à la santé ne soient pas aussi accessibles, et que les options plus saines le soient davantage. Il faut que la prise de conscience soit globale et que la société change." Marion Bignone