L'extension du virus H5N1 à diverses espèces, y compris l'homme, relance la crainte d'une pandémie. Une nouvelle stratégie mondiale encourage la vaccination des volailles, mais des obstacles économiques freinent des pays comme le Cambodge.


Le virus H5N1 de la grippe aviaire continue de muter et de se propager à travers les espèces, y compris l’homme, suscitant des inquiétudes quant à une nouvelle pandémie. Depuis sa première apparition chez l’humain en 1997, ce virus hautement pathogène a connu plusieurs vagues d’émergence, notamment au début des années 2000 et en 2014. Sa capacité à recombiner ses gènes fait craindre l’apparition de souches plus transmissibles.
Aujourd’hui, le clade 2.3.4.4b du H5N1, en circulation depuis 2020, s’est largement répandu par l’intermédiaire des oiseaux sauvages. Il infecte également des mammifères, notamment aux États-Unis, où il a été détecté chez les vaches laitières. Son adaptation aux glandes mammaires et sa transmission via le matériel de traite indiquent des mutations facilitant son passage entre espèces.
Face à cette menace, le département américain de l’Agriculture (USDA) a débloqué 98 millions de dollars pour renforcer la lutte contre le H5N1, en particulier dans les exploitations bovines. Une partie des fonds est destinée à soutenir les éleveurs en améliorant la biosécurité et en compensant les pertes de production laitière.
La vaccination aviaire : un outil sous-exploité
La vaccination des volailles est un moyen efficace de limiter la propagation du virus. Comme l’explique David Swayne, consultant pour l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), « la vaccination peut rendre les volailles résistantes à l’infection et réduire la gravité des cas, diminuant ainsi la quantité de virus excrétée ». Moins de virus dans l’environnement signifie moins de transmission et une réduction du risque pour l’homme.
Outre la protection des élevages, la vaccination s’inscrit dans une approche globale de santé publique. Les travailleurs de l’industrie avicole, les agriculteurs et les enfants en contact direct avec les volailles bénéficieraient directement d’une moindre exposition au virus.
Cependant, la vaccination seule ne suffit pas. Swayne insiste sur la nécessité de l’associer à des mesures de biosécurité rigoureuses, une surveillance accrue et l’élimination rapide des foyers infectés. Un suivi attentif est indispensable pour adapter les vaccins aux éventuelles mutations du virus.
Une stratégie mondiale, mais des réticences économiques
Conscient des dangers posés par la grippe aviaire, la FAO et l’Organisation mondiale de la santé animale (WOAH) ont lancé, le 3 mars dernier, une stratégie globale sur dix ans (2024-2033) pour prévenir et contenir les épidémies. Basée sur trois piliers – prévention, protection et transformation –, cette initiative promeut une approche intégrée impliquant surveillance, vaccination et renforcement du secteur avicole.
Gregorio Torres, responsable scientifique de la WOAH, souligne l’évolution des schémas de transmission du virus : « Il touche désormais un large éventail d’animaux domestiques et sauvages, créant de nouveaux risques pour la santé animale et humaine. » Il insiste également sur la nécessité d’éviter que les pays vaccinant leurs volailles ne soient pénalisés par des restrictions commerciales.
En effet, l’une des principales réticences des pays d’Asie du Sud-Est, dont le Cambodge, réside dans l’impact économique potentiel de la vaccination. Historiquement, l’Union européenne et les États-Unis ont restreint l’importation de volailles issues de pays pratiquant la vaccination, par crainte que les oiseaux vaccinés puissent être porteurs asymptomatiques du virus, compliquant sa détection.
Le Cambodge face à une crise sanitaire et économique
Le Cambodge a signalé plusieurs cas humains de H5N1, dont deux décès en 2025, sans toutefois adopter de programme de vaccination aviaire à grande échelle. À la fin de l’année 2023, une nouvelle souche recombinante a été identifiée dans le pays, mêlant des gènes de clades circulant en Asie du Sud-Est et des gènes du clade 2.3.4.4b. Cette évolution accentue la menace, mais les considérations économiques freinent toute intervention vaccinale massive.
Les autorités cambodgiennes craignent que la vaccination ne compromette le commerce de la volaille, un secteur crucial pour l’économie du pays. La Thaïlande partage les mêmes inquiétudes. Pourtant, l’exemple du Vietnam démontre l’efficacité de la vaccination : depuis l’introduction d’un programme national en 2005, les épidémies ont fortement diminué, de même que les cas humains.
Un manque de compensation, un frein à la lutte contre H5N1
Le Cambodge fait également face à un défi logistique majeur : vacciner des millions de volailles, y compris dans les élevages familiaux et les marchés d’oiseaux vivants, est une tâche colossale nécessitant une chaîne du froid fiable et une distribution efficace.
Un autre obstacle de taille réside dans l’absence de politique de compensation pour les éleveurs affectés par l’abattage sanitaire. Contrairement à d’autres pays qui indemnisent les producteurs afin d’encourager le signalement des foyers de grippe aviaire, le Cambodge ne dispose pas d’un tel mécanisme, ou alors de façon très limitée. Ce manque d’incitation financière pousse de nombreux éleveurs à ne pas déclarer les cas suspects, alimentant ainsi la circulation du virus.
Selon Dr. Robyn Alders, spécialiste des maladies infectieuses à l’Université Tufts, « la compensation des éleveurs est un élément clé pour garantir le signalement des cas suspects de grippe aviaire hautement pathogène. » Elle ajoute que les indemnisations doivent être adaptées au marché local : « Les prix du marché des volailles de village sont souvent supérieurs à ceux du commerce industriel. Cette différence peut dissuader les petits producteurs de collaborer aux efforts de lutte contre la maladie. »
Un tournant décisif pour la prévention d’une pandémie
La communauté scientifique s’accorde sur l’urgence d’une action concertée pour enrayer la propagation du H5N1. Entre l’hésitation des gouvernements face aux restrictions commerciales et la nécessité de protéger la santé publique, la vaccination aviaire s’impose comme un levier clé de prévention. Toutefois, sans un soutien financier adéquat aux éleveurs et une surveillance accrue, l’efficacité de cette mesure restera limitée.
Sonny Inbaraj Krishnan
Avec l'aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.
Sur le même sujet
