Édition internationale

Slim Khalbous : l’homme qui bouscule la Francophonie universitaire

Professeur, entrepreneur, ancien ministre en Tunisie et aujourd’hui directeur de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), Slim Khalbous multiplie les casquettes… et les ruptures. Lors de son passage à Montréal, il nous a accordé un entretien où il revient sur la transformation de l’AUF, l’un des cinq opérateurs de la Francophonie. Méthodes participatives, adaptation régionale, ouverture aux francophiles et à la société civile : il défend une Francophonie scientifique plus agile, plus connectée, plus ambitieuse. Témoignage d’un dirigeant qui croit encore à la puissance du collectif.

AUF - Slim KhalbousAUF - Slim Khalbous
Professeur, entrepreneur, ancien ministre en Tunisie et aujourd’hui directeur de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), Slim Khalbous multiplie les casquettes - Photos LPJ
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 1 avril 2025

 

 

 

« La Francophonie, ce n’est pas seulement une langue partagée. C’est un mode de pensée commun, une communauté d’expériences et de destins » - Slim Khalbous

 

 

Peu connu du grand public, l’AUF joue pourtant un rôle central dans l’écosystème francophone. Aux côtés de l’Organisation Internationale de la Francophonie, de TV5 MONDE, de l’Université Senghor d’Alexandrie et de l’Association internationale des maires francophones (AIMF), elle forme les opérateurs de la charte de la Francophonie.

Sa mission ? Fédérer plus d’un millier d’établissements d’enseignement supérieur dans l’espace francophone et les aider à relever les défis contemporains, du numérique à l’employabilité.

À sa tête, Slim Khalbous incarne une vision nouvelle : plus inclusive, plus ancrée dans les réalités locales et plus tournée vers l’action.

 

 

Un parcours à la croisée des mondes

Docteur en sciences de gestion, professeur d’université depuis plus de trente ans, entrepreneur dans sa jeunesse, puis ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en Tunisie après le Printemps arabe, Slim Khalbous a touché à tous les leviers du changement. « Je n’avais jamais fait de politique. J’ai été nommé ministre presque par hasard, mais cela m’a permis de comprendre les rouages de l’action publique », raconte-t-il. Une expérience fondatrice pour celui qui dirige aujourd’hui une institution implantée dans 120 pays.

 

 

L’écoute avant la stratégie : une révolution silencieuse

À son arrivée à l’AUF, en 2020, Slim Khalbous engage une consultation mondiale inédite. « Plus de 15.000 réponses, venues d’étudiants, de chercheurs, de recteurs, de ministres, mais aussi d’associations ou de citoyens », détaille-t-il.

Loin de la logique descendante des experts en vase clos, cette enquête débouche sur un Livre blanc de 200 pages et une stratégie quadriennale plébiscitée à 92 %. Une rupture assumée. « On ne peut pas agir toujours de la même manière et attendre que les choses changent. »

 

Une gouvernance partagée au service de l’efficacité

Slim Khalbous n’a pas seulement écouté, il a aussi transformé les circuits décisionnels de l’AUF. « Nous avons créé des commissions régionales d’experts composées à deux tiers d’universitaires et à un tiers de professionnels », précise-t-il. Objectif : sortir d’une gouvernance exclusivement académique pour intégrer le regard du monde économique, des ONG, des décideurs publics. « Il ne s’agit plus de faire de la recherche pour la recherche, mais de mettre l’expertise universitaire au service de la transformation sociale et économique. »

 

 

Une Francophonie à géométrie variable mais à vision claire

Le cœur de la stratégie repose sur une approche dite « standard adaptée » : une orientation commune, mais des applications différentes selon les contextes régionaux. « On ne crée pas un incubateur de la même façon à Dakar, à Bucarest ou à Montréal », explique-t-il. L’AUF adapte ainsi son soutien selon qu’il s’adresse à des pays francophones établis ou à des pays peu ou pas francophones mais désireux de rejoindre l’espace scientifique francophone.

Résultat, l’AUF accompagne de plus en plus les autorités des pays francophones dans leur réforme de fonds, par exemples des États généraux de la recherche en Côte d’Ivoire ou au Congo, des réformes universitaires en Mauritanie, une feuille de route toujours en cours d’application au Liban… Et élargit par ailleurs ses réseaux scientifiques francophones dans les pays peu ou pas francophones. 

 

 

Parler aux francophiles, non plus seulement aux francophones

Autre changement majeur : la diversification linguistique. Désormais, les documents de l’AUF sont traduits en anglais, espagnol, arabe, vietnamien...

 

« Il y a beaucoup plus de francophiles que de francophones. Et ce sont souvent eux qui détiennent les clés de l’action. Il faut leur parler leur langue pour construire des partenariats solides »,

 

Cette ouverture permet à l’AUF d’élargir son réseau d’influence et de financement, en attirant aussi le secteur privé par exemple la Banque mondiale, Project Management Institut, Orange ou Pierre Fabre.

 

 

Une croissance qui défie les tendances mondiales

Alors que de nombreuses organisations internationales font face à des restrictions budgétaires, l’AUF se distingue par une dynamique de croissance inverse. « Nous avons augmenté notre budget de presque 40 % en quatre ans. On fonctionne pratiquement comme une start-up, avec 10 % de croissance annuelle », affirme Slim Khalbous.

Cette dynamique repose sur une stratégie de diversification des financements, basée sur les besoins réels des partenaires, mêlant coopération institutionnelle, partenariats publics et privés et appels à projets innovants. « Nous avons réussi à convaincre la Banque mondiale et d’autres groupes privés de devenir nos partenaires. Ce n’était jamais arrivé auparavant. »

 

 

Réconcilier l’université avec la société

Pour Slim Khalbous, l’université ne peut plus se contenter d’être un espace clos. « Dans de nombreux pays, les universités sont repliées sur elles-mêmes. Nous voulons les reconnecter à la société, aux entreprises, aux jeunes, à la société civile », dit-il.

Sous son impulsion, l’AUF a mis en place des commissions mixtes dans chaque région, composées d’universitaires et de professionnels, qui évaluent ensemble les projets. Une manière de croiser les regards et de rendre l’expertise plus utile.

 

 

La Francophonie, laboratoire du multilatéralisme de demain ?

« La Francophonie, ce n’est pas seulement une langue partagée. C’est un mode de pensée commun, une communauté d’expériences et de destins », affirme Slim Khalbous. Alors que le multilatéralisme issu de l’après-guerre s’essouffle, il plaide pour une Francophonie qui ose se différencier et qui assume sa singularité.

Une Francophonie d’initiatives, et non de résignation. « Trop d’acteurs francophones pensent qu’ils ne peuvent plus agir autrement. Nous avons prouvé que si. »

 

 

Et maintenant ?

L’entretien s’achève sur une note d’ouverture. Le modèle proposé par l’AUF peut-il inspirer l’ensemble des institutions francophones, voire au-delà ? Rien n’est moins sûr. Mais une chose est certaine : Slim Khalbous a su redonner à la Francophonie scientifique de la cohérence, de l’élan et une nouvelle capacité d’impact. Le reste du monde francophone saisira-t-il cette impulsion ?

 

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