Les chansons d’amour turques célèbrent la passion et la mélancolie avec des paroles poétiques. De la musique ottomane aux succès modernes, plongez dans un univers où le chant est un véritable art de vivre.


Quand les mots chantent l’amour… Une plongée dans la musique turque par Gisèle Durero-Koseoglu
Lorsque j’ai commencé à comprendre le turc, divers éléments de langage ont attiré mon attention mais le plus étonnant pour moi, ce furent les paroles des chansons. En particulier, celles des chansons d’amour, qui surprennent par leurs métaphores poétiques ou leurs envolées sentimentales…

Rappelons tout d’abord que l’on peut ranger la musique turque en plusieurs grandes catégories :
- La musique savante ottomane, constituée de musique de cour avec des cantates et de musique religieuse comportant des cantiques.
- La musique classique turque, appelée « Türk sanat müziği », interprétée avec un orchestre d’instruments traditionnels et riche d’un immense répertoire de poèmes.
- La musique populaire, faite de « türkü », des mélodies accompagnées au « saz » et souvent fondées sur des jeux phonétiques en fonction de chaque folklore de terroir.
- La musique contemporaine, avec de nombreuses créations liées aux modes des époques successives.
Enfin, quelle que soit leur catégorie, ces différents types de musique ont pour point commun la présence de chansons d’amour aux déclarations hyperboliques, dont la plupart des Turcs connaissent les paroles. En effet, le chant est un art très prisé en Turquie, chaque ville possède une ou plusieurs chorales où se retrouvent des amateurs passionnés et il est fréquent, lors des repas de famille ou entre amis, d’entendre des personnes chanter en exhortant les autres à les accompagner.

Beaucoup de ces chansons sont tout simplement consacrées à la célébration du bonheur de l’amour. C’est le cas de la fameuse romance, Frêle rose de mes pensées (Fikrimin İnce Gülü), créée au XIXe siècle par le compositeur Muallim Ismail Hakki Bey :
« Frêle rose de mes pensées, joyeux rossignol de mon cœur, ce jour-là, je t’ai vue, tu m’as enflammé, oh, tu m’as enflammé. Depuis le jour où je t’ai vue, crois-moi, je suis devenu fou… »
Ou du très célèbre morceau, Sous les étoiles (Yıldızların altında), composé par le poète Ömer Bedrettin Bey :
« Mon cœur est ivre, sous les étoiles. Que c’est beau de s’aimer, sous les étoiles. Tant pis si mon cœur brûle, je ne brûlerai pas. Tant pis si la mort me prend. Tant pis si mes yeux se ferment, sous les étoiles… »

Plus près de nous, le chanteur Tarkan a remporté un considérable succès en 2001 avec Aspiration (Hüp) :
« S’il y a un chemin de cœur à cœur, c’est celui de l’amour, bien sûr. Ton zéphyr m’a suffi, l’enfer s’est déchaîné. Ouvre la porte, je suis là. J’ai revêtu une chemise de feu. Je te respirerai plus que le musc. Je te nourrirai avec du lait d’oiselle… »

On peut cependant remarquer que dans la plupart des chansons, les strophes sont plus souvent consacrées aux souffrances du sentiment amoureux qu’à son épanouissement. Car beaucoup évoquent la séparation des amants, comme la composition, "Ce soir j’ai hanté toutes les tavernes d’Istanbul" (Bu Akşam Bütün Meyhanelerini İstanbul’un…), de Avni Anıl et Turhan Oğuzbaş, écrite dans les années 1960, et qui déclare poétiquement :
« Je t’ai cherchée dans les traces de lèvres laissées sur les verres. »
De même, une complainte de Şekip Ayhan Özışık, en 1969, se lamente :
« Mes mains devaient-elles rester vides ? Mes yeux devaient-ils ainsi pleurer ? Des montagnes devaient-elles nous séparer ? N’aie pas de peine, mon ange, un jour nous nous reverrons. Même si la mort nous sépare, nous nous retrouverons au Jugement dernier… »
Quant au mémorable Maintenant tu es loin, de Zeki Müren, en 1982, il déplorait :
« Maintenant tu es loin, mon cœur est rempli de chagrin. Quand je croyais qu’on ne se quitterait jamais, c’est une illusion de se rencontrer. Aux jardins de l’amour, les fleurs se fanent toujours… »

D’autres morceaux mettent en évidence l’amour non partagé ou l’abandon, comme la mélodie ottomane de Nikoğos Ağa, au XIXe siècle, sur des paroles du XVIIe, de Karacaoğlan, Ah, pourquoi t’ai-je aimée ? (Niçin a sevdiğim niçin) :
« Ah, pourquoi t’ai-je aimée ? Ma faute fut de t’adorer. Que celui qui dénouera les boucles de tes cheveux pailletés, tombe dans un pire malheur que le mien. »
On trouve la même expression du chagrin dans les « Türkü » de Neşet Ertaş, qui chante dans les années 1990, Cet amour m’a fait mal (Yaraladı bu aşk beni) :
« Cet amour m’a fait mal. Personne n’a tenté de mettre de la pommade sur ma blessure. J’ai erré blessé à l’étranger, j’ai parcouru le monde blessé… »

Parfois, les paroles dénoncent la trahison, comme la chanson "Je ne te pardonnerai jamais" (Affetmem asla seni), de Yıldırım Gürses, en 1983, qui met en garde :
« Même si tu étais une branche ornée de rubis, même si tu étais un châle de soie blanche, même si tu étais un rayon de miel, je ne te pardonnerai jamais. »
Enfin, beaucoup d’œuvres sont consacrées à la nostalgie de l’amour perdu et du passé, comme celles de Leyla Sâz, dans la deuxième partie du XIXe siècle, qui fut une période fertile en écrivaines et compositrices. Elevée dans le palais, dont son père était le médecin officiel, elle raconte ses souvenirs dans le livre, Mémoires, le harem impérial au XIXe siècle. Elle est surtout l’autrice-compositrice de deux-cents morceaux, dont il ne subsiste qu’une cinquantaine, Fleurs fanées, les autres ayant disparu dans l’incendie de sa maison, et généralement consacrés au thème du regret, comme Où es-tu, où ? (Nerdesin, nerde) :
« Où es-tu, où ? Tu m’as laissé un chagrin douloureux, je t’ai cherché et recherché, ah ! toi, lumière de mes yeux… »

Quant à Müzeyyen Senar, la chanteuse préférée d’Atatürk, qui lui donna cinq concerts et dont d’anciens disques en ardoise conservent le souvenir, elle exprime sa mélancolie avec Dans les nuits de clair de lune (Mehtaplı gecelerde) :
« Je me suis toujours souvenu de toi les nuits de clair de lune, j’ai brûlé pour rien, pensant que peut-être tu viendrais. C’en est assez, mon Dieu, assez de mes souffrances… »
Dans la même inspiration, en 1968, le chanteur Cem Karaca fait connaître Les larmes sur la photo ( Resimdeki Gözyaşlar) :
« Si un jour dans ta vie, tu cherches une consolation dans le passé, alors, regarde ma photo et vois les larmes qui coulent. La dernière chose qu’il te reste de moi, c’est ce petit portrait. Il ne peut te répondre mais il pleure sa solitude. »
Quant à la création d’Esmeray, Ne m’oublie pas (Unutma beni), en 1975, elle est devenue si connue que la plupart des gens sont capables de la chanter sans réfléchir :
« Quand tu fais l’amour, quand tu embrasses, quand tu erres tout seul en tentant d’oublier, toi non plus, ne m’oublie pas, oh, ne m’oublie pas… »

Tous ces exemples ne composent qu’un petit éventail du florilège de la chanson turque, qui ne cesse de gagner en popularité. Car les productions actuelles continuent de séduire le grand public par la poésie et le romantisme de leurs paroles…
