Nés en Espagne, mais élevés dans un pays francophone, Angela et Alejandro font partie de ces nombreux expatriés de la petite enfance, partis dans les bras de leurs parents en quête d’un avenir meilleur. Aujourd’hui adultes, ces Espagnols racontent leur double identité - entre attachements aux racines et intégration dans leur pays d'accueil. À travers leurs témoignages, plongez dans l’intimité de ceux qui, sans l’avoir choisi, portent en eux plusieurs patries.


Angela et Alejandro ont dû quitter l’Espagne, leur pays de naissance, pour suivre leurs parents alors qu’ils n’avaient encore que quelques mois. Née en décembre 1966, Angela laisse en avril 1967 sa ville - Cordoue, en Andalousie - pour s’installer avec ses parents et son frère à Bordeaux. Comme elle, Alejandro quitte, à seulement un an, Malaga pour une autre rive de la Méditerranée : il grandit au Maroc, pendant quinze ans, avant de poser ses valises en France en 2006.
L’exil espagnol : quand l’avenir s’écrivait ailleurs
Depuis la fin de la guerre civile (1936-1939), l’Espagne a vu des vagues successives de départs, un exode qui s’intensifie dans les années 1950 et 1960 sous l’effet de la crise économique et des tensions politiques. En 1959, le gouvernement espagnol tente un virage libéral avec un plan de stabilisation économique, mais pour beaucoup, l’avenir semble plus prometteur ailleurs.
C’est ainsi que le père d’Angela, sculpteur sur bois à Cordoue, se voit offrir en 1965 une opportunité inespérée : suivre l’un de ses chefs de Valence à Bordeaux pour exposer son travail. “Suis-moi, on va voir la France, pour que tu présentes tes sculptures”, lui lance-t-il. Une fois sur place, un exposant lui propose de rester travailler dans l’Hexagone. Une chance en or, mais impossible à saisir : sa femme est enceinte et un enfant l’attend à Cordoue.
Pourtant, quelques mois après la naissance d’Angela, en avril 1967, la famille fait le grand saut et s’installe finalement à Bordeaux. Le travail en France est, à cette époque, plus attractif pour les Espagnols, car il offre de meilleures conditions de vie et un salaire plus élevé : “Mon père gagnait dix fois plus qu’au fin fond de l’Espagne”, affirme Angela.
Alejandro, lui, voit son enfance marquée par un autre exil. En 1991, alors qu’il n’a qu’un an, ses parents divorcent. Sa mère décide alors de quitter Malaga pour rejoindre ses parents au Maroc, où Alejandro grandira pendant quinze ans. Mais l’appel de l’Europe se fait sentir. En 2006, sa mère souhaite “se rapprocher de l’Espagne, du côté européen”. En 2011, Alejandro pose ses valises à Bordeaux. “Lorsque l’on vient d’un pays aussi différent que le Maroc et que l’on est Espagnol, il est parfois difficile de tisser des liens en France, mais aujourd’hui tout va mieux”, confie-t-il.
Une vie tissée entre l’Espagne et la France
Si Angela a grandi en France, l’Andalouse est fière de ses origines espagnoles : “Je parle espagnol à la maison avec ma fille et ma mère”, confie-t-elle, avant d’évoquer cette habitude ancrée depuis l’enfance : “On rentre à la maison, on parle espagnol. On sort, on parle français.” Une façon pour elle de préserver son héritage tout en témoignant son respect envers son pays d’accueil.
Un attachement qui s’est aussi manifesté lors de son mariage avec son compagnon français. La cérémonie, célébrée dans l’église Saint-Orens à Auch, s’est déroulée en partie en espagnol. “C’est quelque chose qui fait vraiment partie de moi”, souffle-t-elle, émue. Aujourd’hui, elle veille à transmettre cette double culture à sa fille, qui possède les deux nationalités. Une manière, pour elle, de garder ce lien vivant entre l’Espagne et la France, entre hier et aujourd’hui.
Dès que je suis en Espagne je suis heureuse et quand je reviens en France, je me demande ce que fait ici.
Si Angela avait grandi en Espagne, aurait-elle eu envie de venir en France ? “Peut-être, je n’en sais rien. Mais je ne vois pas pourquoi j’aurais eu cette envie de partir, parce que j’aime la culture de mon pays, c’est indéniable”, affirme-t-elle avec conviction. Si aujourd’hui, sa famille est en France, son cœur oscille toujours entre les deux pays, et il penche plutôt de l’autre côté des Pyrénées… “Dès que je suis en Espagne je suis heureuse et quand je reviens en France, je me demande ce que fait ici. Ma tête se pose toujours mille questions”.
Grâce à la France et à Air France, j’ai eu un job étudiant de rêve qui m’a permis de faire le métier que j’exerce encore aujourd’hui.
Alejandro, de son côté, est très heureux de ce que lui a offert la France : “J’ai eu de la chance en tant qu'étudiant de pouvoir faire une licence en maintenance aéronautique - en apprentissage chez Airbus pendant trois ans”, raconte-t-il. Aujourd’hui steward, il se souvient avec reconnaissance de son premier emploi : “Grâce à la France et à Air France, j’ai eu un job étudiant de rêve qui m’a permis de faire le métier que j’exerce encore aujourd’hui.” Un parcours qu’il n’aurait peut-être pas eu ailleurs. “La France offre d’énormes opportunités. Il ne s’agit pas d’en profiter dans le mauvais sens du terme, mais de les saisir.”
Aujourd’hui, le jeune homme se projette sur le long terme, et a d’ailleurs demandé la nationalité française. Installé à Bordeaux, il y a rencontré son compagnon, avec qui il partage sa vie depuis sept ans. Sa mère, elle, vit toujours en France, bien qu’elle envisage de retourner en Espagne pour sa retraite.
Aujourd’hui, Alejandro et Angela sont fiers de leurs origines espagnoles. Bien qu’ils aient quitté leur pays natal sans en avoir eu le choix, la France leur a offert une nouvelle maison. Un équilibre entre deux cultures, deux langues, deux attachements indissociables. Alors, plutôt que de devoir appartenir à l’un ou à l’autre, ils embrassent pleinement les deux.
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