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Haus Schwarzenberg : un sanctuaire de créativité au cœur de Berlin

À première vue, ce n'est qu'un passage étroit, une cour un peu sombre où l'on hésite à s'engouffrer. Mais au fil des pas, les murs se dévoilent, chargés de fresques bigarrées, de pochoirs engagés et de collages déstructurés. Cette enclave, en résistance farouche à la gentrification, est un véritable sanctuaire de la culture underground berlinoise.

Passage de la Haus SchwarzenbergPassage de la Haus Schwarzenberg
Haus Schwarzenberg © Jonas Bengtsson - Wikimedia Commons
Écrit par Eva Cahanin
Publié le 18 mars 2025, mis à jour le 2 avril 2025

Un lieu qui traverse les tumultes de l'histoire

Construite à la fin du XIXe siècle, la Haus Schwarzenberg a connu mille vies. Usine industrielle, lieu d'habitation, siège de la DEFA (Deutsche Film-Aktiengesellschaft), atelier de brosserie, refuge pour une famille juive cachée pendant la Seconde Guerre mondiale… Chacune de ses mues a laissé une empreinte, invisible mais persistante, dans ses murs marqués par les strates du temps. Après la guerre, sous l'Allemagne de l'Est, l'endroit a continué à être utilisé à des fins artisanales et culturelles, avant d'être progressivement laissé à l'abandon.

Avec la chute du Mur et la réunification, la Haus Schwarzenberg aurait pu connaître le destin d'autres bâtiments du centre berlinois : rachetée, rénovée, standardisée pour correspondre aux exigences d'une ville en pleine réinvention. Pourtant, elle échappe à cette uniformisation grâce à un collectif d'artistes déterminés à préserver son caractère atypique. Rassemblés sous l'égide de l'association Schwarzenberg e.V., ils investissent les lieux, restaurent l'espace avec les moyens du bord et en font un refuge pour la création alternative.
 

Le street art : entre subversion et patrimoine

Ce qui frappe en entrant dans la Haus Schwarzenberg, c'est cette immersion totale dans le street art, un art éphémère et mouvant, mais paradoxalement ancré dans la ville comme un patrimoine à part entière. Berlin est l'une des capitales mondiales de cet art de rue né dans les années 1960-70 aux États-Unis, d'abord sous forme de tags et de graffitis protestataires, avant d'évoluer en un mode d'expression visuelle et politique sophistiqué.

Le street art s'est imposé comme un médium de mémoire et de contestation dans la capitale allemande, marquée de cicatrices historiques profondes. Durant la Guerre froide, le Mur de Berlin devient un immense canevas où se répandent slogans, caricatures et revendications politiques. Après la chute du Mur, Berlin devient une toile vierge, un territoire en friche où l'art surgit dans les interstices du béton. Les artistes du monde entier s’y précipitent, attirés par l’anarchie créative qui y règne. 

Le laboratoire artistique urbain de Berlin

La Haus Schwarzenberg fonctionne aussi comme une archive urbaine, un témoignage vivant de l’évolution artistique et politique de Berlin. En observant ses murs, on peut y lire l’histoire des mouvements contestataires qui ont traversé la ville. Certains pochoirs affichent encore les luttes féministes des années 1970, d’autres rappellent l’influence du punk et de la contre-culture des années 1980. Certains graffitis disparaissent sous de nouvelles couches de peinture, effacés par l’évolution des courants, tandis que d’autres, jugés emblématiques, sont laissés intacts, devenant des reliques du passé. Cette superposition rend visible l’histoire des combats menés, des tendances artistiques dominantes et des récits que l’on choisit – consciemment ou non – de conserver.

 

Peinture murale de Jimmy C. pour le musée d'Anne Frank à Haus Schwarzenberg à Berlin
 Peinture murale de Jimmy C., musée d'Anne Frank, Haus Schwarzenberg à Berlin © djunaphotos

 

En préservant ce lieu atypique, l'association Schwarzenberg e.V. défend une idée forte : l'art doit rester libre, accessible et indépendant des logiques de marché. Ici, les murs vivent, se couvrent et se découvrent au gré des inspirations et des révoltes du moment. Cette dynamique fait écho à la nature profonde du street art, qui refuse l'immobilisme et dialogue avec son environnement.

La rue Rosenthaler abrite aussi le Museum Blindenwerkstatt Otto Weidt, un espace dédié à la mémoire d’Otto Weidt, industriel allemand qui, durant la Seconde Guerre mondiale, a protégé et embauché des travailleurs juifs aveugles et sourds pour les soustraire aux persécutions nazies. À quelques pas de là, le cinéma indépendant Hackesche Höfe Kino prolonge cette ambiance singulière. 

Ainsi, la Haus Schwarzenberg est un prisme à travers lequel se lisent non seulement les transformations artistiques, mais aussi les tensions sociales et culturelles d'une ville qui, malgré la pression du temps et de l'argent, résiste encore et toujours à l'effacement de son identité alternative. 



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