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Exposition « Polaroids » à Berlin : l’art de l’instantané avant l’ère du digital

Bien avant le numérique, les Polaroids faisaient surgir une image en quelques secondes, comme par magie, sous nos yeux ébahis. Du 7 mars au 27 juillet 2025, la Fondation Helmut Newton rend hommage à cette petite révolution visuelle avec une magnifique exposition collective.

Photo Amica d'Helmut NewtonPhoto Amica d'Helmut Newton
Helmut Newton Amica, Milan, 1982 (Polacolor) © Helmut Newton Foundation
Écrit par Sandrine Ibanez
Publié le 11 mars 2025, mis à jour le 2 avril 2025

Un rêve de petite fille derrière la prouesse technologique

On peut remercier Jennifer, 4 ans. En demandant à son père, Edwin Land, pourquoi elle ne pouvait pas voir tout de suite les photos qu’il prenait, elle est à l’origine de cette invention géniale qu’est le Polaroid.

Petit miracle chimique — avec l’odeur qui va avec — il permettait de voir les clichés tout juste capturés, sans passer par la case développement, moyennant quelques secondes d’attente.

Né en monochrome en 1948, le Polaroid passe à la couleur en 1963, puis voit arriver le premier reflex pliant en 1972 : le célèbre SX-70, qui marquera le début de la démocratisation de l’instantané.

 

Photo de l'appareil Polaroid d'Helmut Newton
Premier appareil photo Polaroid d'Helmut Newton © Sandrine Ibanez - lepetitjournal.com

 

Helmut Newton, précurseur de l’utilisation artistique du Polaroid

Incarnation du Zeitgeist, Newton adopte le Polaroid dès les années 60. Il devient pour lui un outil indispensable dans la préparation de ses shootings, comme des « brouillons » pour tester le cadrage, la lumière, les poses.

La technologie colle parfaitement à ses mises en scène aux airs de scénarios étranges (tiens, un cadavre dans la piscine ?) — après tout, le Polaroid servait aussi sur les scènes de crime !

L’exposition présente environ 75 de ses Polaroids originaux, parfois agrandis pour une expérience plus immersive, classés de manière chronologique.

On y voit ses essais de préparation, mais aussi des images plus personnelles : scènes du quotidien à Ramatuelle avec sa femme June (alias Alice Springs), où chacun passe devant l’objectif. On y découvre aussi des nus — prémices de ceux qui apparaîtront dans son travail des années 80.

Certaines de ces images, signées et collectionnées, ont été publiées dans Pola Woman (1992) et Helmut Newton Polaroids (2011).

 

Série de Polaroids d'Helmut Newton en noir et blanc
Série d'Helmut Newton © Sandrine Ibanez - lepetitjournal.com

 

OstLicht, gardien du patrimoine Polaroid

Polaroids n’est pas qu’une rétrospective newtonienne. Une grande partie des œuvres exposées vient de la collection d’OstLicht, à Vienne.

Petite sœur du musée WestLicht, dédié à la photographie et aux appareils photo (y compris les tout premiers prototypes Leica !), la collection OstLicht (plus de 120.000 tirages) explore toute la diversité du médium — du daguerréotype à nos jours. Elle accorde autant d’importance aux chefs-d’œuvre qu’aux clichés oubliés, à la photographie artistique qu’à ses autres usages.

OstLicht, c’est aussi un acte de sauvetage culturel : en 2010, après la faillite de Polaroid, son fondateur Peter Coeln rachète le fonds pour éviter sa dispersion aux enchères. Résultat : plus de 4.300 Polaroids d’environ 800 artistes — soit près d’un quart de la collection mondiale — sont aujourd’hui préservés.

 

Une exposition collective aux formats et regards multiples

L’exposition réunit plus de 60 photographes aux styles et approches très variés.

Parmi eux, Maurizio Galimberti transforme l’instantané en mosaïque, assemblant des dizaines de Polaroids pour recomposer visages, bâtiments ou objets, dans une étrange fragmentation des corps et des matières.

 

Photos d'oeuvres Polaroid de Maurizio Galimberti
Mosaïques de Maurizio Galimberti © Sandrine Ibanez - lepetitjournal.com

 

Marike Schuurman, dans Toxic, laisse ses Polaroids se développer dans l’eau acide de lacs issus de l’exploitation minière en Lusace — le pH altère couleurs et formes, créant une contamination visuelle présentée sous plexiglas. Dans Expired, elle joue avec des films périmés qui produisent des teintes mouvantes et incertaines.

 

Série Toxic de Marike Schuurman
Marike Schuurman, Série Toxic (Bergheider See PH 3), 2022 © Marike Schuurman, Courtesy Dorothée Nilsson Gallery

 

Charles Johnstone explore lui aussi les effets du film périmé, qu’il assemble sous forme de livres d’art. Dans l’une de ses séries, il photographie sur sa télé des actrices iconiques — Setsuko Hara, Monica Vitti, Moira Shearer, Anna Karina — dans leurs rôles les plus emblématiques.

Tous les formats sont représentés, y compris le spectaculaire 20x24 (environ 50 x 60 cm), version XXL de l’instantané. L’appareil, mastodonte de 100 kilos, transforme chaque tirage en mini-événement.

C’est le défi relevé par Thorsten Brinkmann avec sa série Se King, où il se met en scène dans des portraits décalés réalisés à partir d’objets trouvés, vêtements usagés et meubles récupérés — à mi-chemin entre photographie, sculpture et performance.

On croise aussi, au fil du parcours, Sheila Metzner, William Wegman, Pola Sieverding et bien d’autres, qui apportent différentes sensibilités et participent pleinement à la richesse de l’exposition.

 

Une technologie perdue, une émotion intacte

En filigrane de l’exposition plane une certaine nostalgie : le Polaroid, tel qu’on l’a connu, n’existe plus.

L’esprit demeure, mais ce qu’on appelle encore aujourd’hui Polaroid repose sur une chimie recréée de zéro — la recette originale s’est perdue avec la faillite de la marque.

Polaroids, c’est donc bien plus qu’une exposition. C’est une capsule temporelle, à contre-courant du tout-digital et de la culture du toujours plus, toujours plus vite.

Un hommage à l’instant, à la lenteur, à l’inattendu.

À voirPolaroids, exposition collective à la Fondation Helmut Newton, dans le cadre de l’EMOP Berlin, du 7 mars au 27 juillet 2025.

 

 

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