Édition internationale

L'Île aux Musées : le cœur battant de la culture berlinoise depuis 200 ans

Cœur battant du patrimoine berlinois, l’Île aux Musées est un sanctuaire du savoir et de la mémoire. Inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1999, elle célèbre cette année son bicentenaire, témoignage vivant de l’évolution muséale et de la fascination humaine pour l’art et l’histoire.

L'île aux Musées BerlinL'île aux Musées Berlin
L'Île aux Musées, Berlin © Mike Peel - Wikipedia Commons
Écrit par Eva Cahanin
Publié le 9 mars 2025

Ce sont cinq musées emblématiques, chacun gardien d’une époque, d’une civilisation, d’un récit, qui attirent chaque année plus de deux millions de visiteurs venus du monde entier. Mais au-delà des trésors qu’ils abritent, l’Île aux Musées est aussi une réflexion sur le rôle du musée lui-même. Conserver, certes. Sublimer, aussi. Mais surtout transmettre. En parcourant ces salles, de l’Antiquité à l’ère moderne, une évidence surgit : ces institutions ne sont pas de simples vitrines du passé, elles sont des ponts entre les époques, des dialogues ininterrompus entre les civilisations.

 

Neues Museum, entre brutalité architecturale et vestiges millénaires

Le Neues Museum défie le temps. Il abrite certaines des collections les plus anciennes de l’Île aux Musées, et pourtant, son architecture, résolument moderne, frôle le brutalisme. Le béton côtoie le marbre, les vieilles briques recyclées, et tous se fondent dans un bâtiment qui semble être une ruine réinventée, un site archéologique en soi. Aucun détail n’a été laissé au hasard, les matériaux choisis – ciment, pierre, marbre – font écho aux œuvres qu’ils renferment, l’Égypte elle-même étant une terre de marbre et de calcaire.

L’atmosphère évolue au fil de la visite. D’abord baignée de lumière dans les grandes salles ouvertes, elle se resserre peu à peu, l’air semblant s’alourdir dans certaines galeries. Comme si l’on s’enfonçait dans les profondeurs d’une nécropole, enveloppée par une pénombre qui fait écho aux tombeaux égyptiens. Ce jeu d’ombres et de volumes, entre conservation et monumentalisation, donne au musée une aura presque irréelle, où le passé dialogue avec une esthétique contemporaine audacieuse.

 

Neues Museum Intérieur
Neues Museum © Eva Cahanin - LePetitJournal.com

 

Altes Nationalgalerie : l’art du XIXe siècle dans un écrin néoclassique

Changement d’ambiance à l’Alte Nationalgalerie, temple dédié à la peinture du XIXe siècle, où l’on flâne entre néoclassicisme, romantisme, impressionnisme et prémices du modernisme. Conçue à l’origine pour accueillir l’art contemporain de son époque, elle s’est d’abord consacrée à la peinture allemande, avant d’ouvrir ses cimaises aux artistes français vers 1900. Aujourd’hui, la collection dévoile un pan majeur de l’histoire de l’art, de Caspar David Friedrich à Adolph Menzel, en passant par Cézanne et Manet.

Ici, tout est question de contraste : l’accrochage est aéré, mais l’atmosphère, chargée de dorures et de velours, rappelle le faste des salons d’époque, où l’art se dévoilait à quelques privilégiés. L’architecture du musée renforce cette dualité. On passe d’intimes Kabinetts, ces petites salles ovales où chaque tableau semble murmurer son histoire à l’oreille du visiteur, à de vastes galeries théâtrales, où l’art se dévoile avec éclat. Tout invite à la contemplation. 

 

Bode Museum : un faux air de studiolo italiens

Le Bode Museum, à l’instar de certains cabinets d’étude de la Renaissance, évoque l’idée du studiolo italien, cet espace intime où l’art et la connaissance se mêlaient dans une explosion de références et de trésors. Un peu comme dans le tableau de Johann Zoffany, La Tribune des Offices, où l’art semble se déployer sous forme d’un riche agencement de toiles, de sculptures et d’objets, le musée de Berlin tisse une toile dense, chaque œuvre invitant à une réflexion sur son époque, son contexte et son héritage. À travers ses collections, le Bode rend hommage aux grands maîtres, et notamment à Donatello, dont les madones, telles que la célèbre Pazzi Madonna, ont marqué l’histoire de l’art religieux et du goût de l’époque. L’art religieux, central dans les musées du 19e siècle, était perçu comme le sommet de l’art, à la fois le plus noble et le plus instructif. Il était ce qui permettait de transmettre les valeurs d’un passé glorieux, d’explorer les racines de notre culture et d’assurer la conservation des chefs-d'œuvre.

Aujourd’hui, le Bode Museum ne se contente pas de montrer des œuvres anciennes, il les met en dialogue avec les enjeux contemporains. Reconnaissant que nombre de ses œuvres ont été acquises dans des contextes contestables, l’institution engage une réflexion critique sur son passé. Son projet éducatif va encore plus loin avec le LAB.BODE, où des enfants peuvent questionner le rôle du musée aujourd’hui, tout comme son accessibilité. Ici, l’art ne se contemple pas passivement : il interroge, suscite le débat, éclaire le présent.

 

Faune Barberini
Faune Barberini © Eva Cahanin LePetitJournal.com

 

Pergamon Museum : Das Panorama 

Si le Pergamon Museum est fermé pour rénovation depuis 2023, son exposition temporaire, Das Panorama, offre une immersion sensorielle unique qui transporte les visiteurs au cœur de la cité antique de Pergame. Le voyage visuel et sonore, à couper le souffle, plonge les visiteurs dans un panorama grandiose à 360° projeté sur un écran immense. L'illusion est telle que l’on oublie la surface plane : on se surprend à croire que la vue s'étend à l’extérieur, alors que, du haut des escaliers métalliques, c’est un dôme artificiel que l’on frôle presque.

En montant, on a l’impression de s’élever sur une colline proche de la ville, observant la grandeur de Pergame en contrebas. La lumière change, les couleurs évoluent au rythme de la journée antique, tandis que la bande-son nous plonge dans l’agitation de la vie quotidienne, renforçant l’illusion du temps passé. Avant d'entrer dans la salle immersive, la Frise de la Gigantomachie, habituellement exposée au Pergamon Museum, est magnifiquement restituée grâce à des technologies numériques de pointe. Das Panorama n’est pas seulement une exposition de sculptures anciennes, mais une fusion saisissante entre histoire et modernité, un véritable tour de force muséal.

 

L'Altes Museum et l'Île aux Musées : l'héritage d'une pédagogie ouverte à tous

L'Altes Museum, majestueusement situé face au Lustgarten et à la cathédrale, incarne l’élégance néoclassique, inspirée du Panthéon de Rome. Dès le début du 19e siècle, un changement majeur se profile : l'art cesse d’être un privilège réservé aux élites et devient une véritable ressource pédagogique, accessible à tous. Sous l’impulsion de Frédéric-Guillaume III, le roi de Prusse, l’idée de rendre les collections royales publiques prend forme. Avec l’acquisition de trésors comme les collections Giustiniani et Solly issues de conquêtes, et le projet d'un musée conçu par l'architecte Schinkel, l'Altes Museum se positionne comme le berceau de la pédagogie muséale en Allemagne. À l'intérieur, des chefs-d'œuvre antiques, des trésors grecs, romains et étrusques, mais aussi une impressionnante collection numismatique. 

Cet idéal d’accessibilité et de transmission n’a cessé d’évoluer, et l’Île aux Musées, héritière de cette tradition, en incarne aujourd’hui les valeurs fondamentales. Plus qu’une simple collection d’œuvres précieuses, elle est devenue l’un des plus grands espaces de transmission de la culture européenne. Les musées qui la composent continuent de jouer un rôle pédagogique central, chacun à sa manière, en dialoguant avec les autres, tout en offrant une porte ouverte sur les multiples époques et cultures du monde. Deux siècles après la création de l'Altes Museum, l’objectif reste le même : rendre l’art accessible à tous les Berlinois et prouver que l’histoire, loin d’être figée, continue de nourrir le présent.
 


Pour recevoir gratuitement notre newsletter du lundi au vendredi, inscrivez-vous !
Pour nous suivre sur FacebookTwitter, LinkedIn et Instagram

Sujets du moment

Flash infos