Édition internationale

La Conférence de Munich 2025, une rupture entre l’Europe et les États-Unis ?

L'esprit du multilatéralisme est le suivant : « Ensemble, nous sommes plus forts ». Face à une administration Trump déterminée à démanteler cette coalition, les Européens ont vu leurs certitudes vaciller lors de la Conférence de Munich sur la sécurité : retrait américain d’Ukraine, pressions accrues sur l’OTAN, et la menace d’un accord Trump-Poutine conclu dans leur dos. Pour mieux comprendre ces enjeux, Lepetitjournal.com a interrogé Romuald Sciora, spécialiste des relations transatlantiques et de la politique américaine, qui nous livre son analyse de cette conférence décisive.

JD Vance lors de son discours à la Conférence de MunichJD Vance lors de son discours à la Conférence de Munich
JD Vance lors de son discours à la Conférence de Munich
Écrit par Liz Fredon
Publié le 21 février 2025, mis à jour le 24 février 2025

 

La Conférence de Munich sur la sécurité du 14 au 16 février 2025 fut un moment charnière dans les relations transatlantiques. Depuis sa création, ce rendez-vous annuel permet aux dirigeants occidentaux d'afficher une certaine unité face aux défis mondiaux. Cette année, cependant, a marqué l’entrée du monde occidental dans une nouvelle dimension politique. L'administration Trump, revenue au pouvoir avec une vision radicalement différente de l'ordre international, a démontré à Munich sa volonté de désarmer le multilatéralisme et de redéfinir les alliances mondiales. Entre le retrait américain de l'Ukraine, les tensions au sein de l'OTAN et les risques d'un accord entre Donald Trump et Vladimir Poutine excluant l'Europe, ce sommet a révélé une nouvelle époque d'incertitude pour le Vieux Continent.

 

La fin du système multilatéral dans l’ordre international

Depuis l'après-guerre, l'Europe et les États-Unis forment un bloc solidaire, garant de la stabilité mondiale. Mais le Donald Trump de 2025 a beaucoup plus de clés en main que celui de 2017. "En 2017, Trump était un homme brouillon, mal entouré, sans colonne vertébrale politique. Aujourd'hui, il a su s'entourer de personnes de haut calibre intellectuel et il a un plan très précis, aussi bien pour les États-Unis que pour l'international", explique Romuald Sciora, essayiste et spécialiste des relations transatlantiques et de la politique américaine. Il fait remarquer : “Lorsqu’il a tenu des propos sur le Groenland, il nous a fait rentrer dans une toute autre ère (...). Il a porté un coup fatal à l’esprit de l’OTAN et au multilatéralisme.” 

 

Les deux projets de la nouvelle administration Trump : restructurer les États-Unis et refaçonner l’ordre mondial.

Lors de la Conférence, le vice-président américain J.D. Vance a prononcé un discours qui reflète parfaitement les deux projets de la nouvelle administration Trump : restructurer les États-Unis et refaçonner l’ordre mondial. Plus qu'une simple critique, cette prise de position acte la fin d'une époque. "Le projet politique de la nouvelle administration Trump repose sur un rejet total du multilatéralisme. Ils veulent revenir à un monde où seule la loi du plus fort compte", affirme le spécialiste.

 

 

Vers une autonomie militaire pour l’Europe ?

Les signaux envoyés par le gouvernement Trump ne laissent plus de place au doute : si l’Europe veut assurer sa sécurité, elle doit se préparer à le faire seule. À Bruxelles, le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth a clairement fait savoir que les membres de l’OTAN doivent accroître leurs dépenses militaires et assumer majoritairement le fardeau de l’Ukraine.

Face à cette situation, une réunion d’urgence s’est tenue à Paris le 17 février 2025 à l’initiative du président Emmanuel Macron, regroupant les principales puissances européennes et le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, dans le but de poser les bases d’une autonomie stratégique. Mais cette réunion, bien que symbolique, a surtout illustré les divisions internes : "L’Europe est trop divisée pour créer une véritable force militaire commune. Certains pays comme la Pologne et les pays baltes resteront toujours plus proches de Washington que de Bruxelles.”

 

"À court et moyen terme, la Russie ne représente pas une menace militaire immédiate pour les pays de l’UE. Mais l’Europe doit sérieusement envisager un projet de défense commune." analyse Romuald Sciora

Pour ce qu’il s’agît de l’OTAN, "Trump ne quittera pas l’OTAN, car l’organisation rapporte beaucoup d’argent aux États-Unis via les ventes d’armes. Mais il va accentuer la pression sur les États membres pour qu’ils augmentent leurs dépenses militaires", prévient Sciora. Il ajoute : "L’OTAN ne va pas disparaître, mais les Européens vont devoir s’organiser autrement."

 

Le spectre d’un accord Trump-Poutine forçant l’Ukraine à de grandes concessions

En marge de la Conférence, des pourparlers entre les États-Unis et la Russie se sont déroulés en Arabie Saoudite pendant le Sommet de Riyad, sans l’Ukraine ni l’Europe. L’objectif américain semble être prêt de clore rapidement le conflit ukrainien en forçant Kiev à des concessions majeures.

 

Un sommet arabe à Ryad pour répondre au projet de Trump pour Gaza

 

Lors de sa campagne, Donald Trump a promis à son électorat de mettre fin à la guerre en Ukraine en 24 heures. "Trump veut absolument présenter un accord de paix avant les élections de mi-mandat pour renforcer son image. Mais cet accord se fera sur le dos de l’Ukraine et de l’Europe", avertit Sciora. "On sait déjà comment cela va finir : la Crimée sera officiellement reconnue russe, et le Donbass restera sous contrôle de Moscou. L’Europe ne pourra qu’observer, impuissante." Selon le chercheur, l’Europe sera peut-être invitée à certaines discussions, mais ce ne sera que du théâtre. Les véritables négociations se feront entre Trump et Poutine.

 

D’après l’essayiste : « Les relations entre les États-Unis et l'Europe ne vont plus être ce qu'elles ont été auparavant. L’Europe doit comprendre qu’elle ne pourra plus compter sur les États-Unis comme un allié inébranlable. »

La Conférence de Munich 2025 acte une recomposition du paysage international. L’époque du multilatéralisme américain semble bel et bien révolue, et l’Europe se retrouve face à une difficile équation, celle d’exister stratégiquement sans les États-Unis. Si cette prise de conscience est salutaire, les dissensions internes et le manque d’anticipation rendent toute solution immédiate difficile. Romuald Sciora conclut : "Ce que Trump veut, c’est une Europe affaiblie politiquement, mais qui reste un grand marché économique. Tant que l’UE restera divisée, elle ne pourra pas peser sur la scène mondiale."