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Cédric De Giraudy : “Un seul enfant sauvé justifie toutes ces années”

Au cœur du Brésil, où l'échec scolaire condamne des milliers d’enfants, Cédric De Giraudy tente de leur offrir une seconde chance. Depuis plus de vingt ans, cet ancien étudiant en audiovisuel, lauréat du Trophée Humanitaire 2025 remis par la Caisse des Français de l’Étranger (CFE), a troqué la caméra contre une salle de classe, persuadé que « rien n’est perdu tant qu’un enfant croit encore en son avenir ». De la forêt amazonienne aux quartiers défavorisés de Barra do Corda, son engagement, à travers l’association Missão Robin Hood, a permis à des centaines d’élèves d’échapper à l’analphabétisation.

Photo de Cédric de Giraudy avec ses élèvesPhoto de Cédric de Giraudy avec ses élèves
Écrit par Jean Bodéré
Publié le 12 mars 2025, mis à jour le 2 avril 2025

 


Retrouvez l'entrevue de Cédric de Giraudy sur la Radio des Français dans le monde : 


 

Un simple bout de papier peut-il changer une vie ? Pour Cédric De Giraudy, la réponse tient en un numéro de téléphone griffonné à la hâte, retrouvé par hasard. À l’époque, ses études d’audiovisuel s’achèvent, la recherche d’un premier emploi débute et le billet oublié refait surface. À l’autre bout du fil d’une cabine téléphonique, un missionnaire capucin installé dans un village reculé du Brésil lui répond. « J’avais dit non une première fois, par peur des araignées, des serpents, de l’inconnu… Puis, une fois diplômé, ce papier m’est retombé sous les yeux et quelqu’un m'a répondu mais je n'aurais jamais composé le numéro une deuxième fois » explique le Français.

 

 Un vol, plusieurs heures de trajet et une rencontre improbable plus tard, un nouveau chapitre s’ouvre pour Cédric. Sur place, sa mission est bien précise. Il doit filmer le quotidien du capucin qui occupe le rôle de médecin et d’instituteur au village. « En une seconde, je voulais fuir, rentrer en France… et en même temps, une évidence s’imposait, quelque chose de plus grand était en train de naître en moi », confesse Cédric.

 

 

Photo de Cédric de Giraudy

 

 

Cédric De Giraudy à l’origine d’une “génération d’or”

Les séjours se succèdent et, chaque année, Cédric revient un mois au cœur de l’Amazonie. Chaque retour en France donne naissance à la seule idée de repartir. Mais le tournant s’opère en 2004 lorsque le capucin décède. Dans un lieu aussi isolé, aucun successeur ne viendra prendre le relais. La petite école créée par le religieux est alors condamnée à la disparition jusqu’à ce que l’idée de la reprendre commence à s’installer dans la tête de Cédric pour venir en aide au village. 

« Arracher des dents comme lui ? Impossible. Soigner avec des médicaments et des prières ? Pas mon domaine. Mais une école, oui, je pouvais essayer. » Le projet prend forme, mais les obstacles surgissent aussitôt. Entre corruption, tensions politiques et méfiance locale, Cédric constate que « faire le bien est mille fois plus difficile que de faire le mal. À chaque avancée, des barrières surgissent. Et plus on me met des bâtons dans les roues, plus je veux montrer qu’il existe une autre voie, une voie honnête. » L’école parvient à se développer malgré tout et la Missão Robin Hood voit le jour. Pendant dix ans, une génération entière en profite et apprend à lire et à écrire. Une réussite que les habitants du village surnomment désormais « la génération d’or ».

 

 

Photo de Cédric de Giraudy

 

 

De la forêt à la ville, une pédagogie à réinventer

Pendant dix ans, l’école du village permet à des centaines d’enfants d’échapper à l’analphabétisme et de construire un avenir. Mais peu à peu, l’isolement commence à peser et les mentalités changent. « Avant, travailler avec nous était une chance. Puis, certains ont commencé à se dire qu’il y avait peut-être mieux ailleurs », explique Cédric. La situation devient plus compliquée, les nombreux déplacements entre la France et le Brésil, les quatre heures de route sur une piste impraticable sous la pluie fatiguent le Français qui se dit que « l’avenir est peut-être ailleurs. »

 Barra do Corda devient alors le nouveau QG de Cédric. Une ville plus grande, plus accessible avec de nouveaux défis. « Dans le village, la pauvreté existait, mais personne ne mourait de faim. Ici, les enfants se retrouvent seuls, livrés à la rue, à la drogue. Une école ne suffisait pas, il fallait penser autrement. » Plutôt que de bâtir un nouveau centre, l’enseignant décide d’intégrer son programme directement dans les écoles publiques existantes. « J’ai proposé aux directeurs d’école de nous confier les élèves les plus en difficulté. Celles et ceux qui dérangent et qui accumulent du retard. » 

 

Photo de Cédric de Giraudy

 

 

L’expérimentation commence avec deux établissements partenaires. « La première semaine, nous avons douze élèves. La suivante, douze autres. Et ainsi de suite. » L’objectif est de leur offrir un cadre adapté, loin de l’échec répété et du regard désabusé des enseignants débordés. « Certains professeurs se sont sentis remis en question. Mais nous n’étions pas là pour leur dire qu’ils faisaient mal leur travail, juste pour leur donner les moyens d’aider autrement », explique-t-il.

 

Une méthode basée sur l’écoute et la confiance

Ici, pas de cours magistraux classiques pour commencer. L’objectif premier consiste à restaurer l’envie d’apprendre en redonnant confiance en soi aux enfants. « Si l’esprit est ailleurs, si la peur ou la colère dominent, aucune équation ne pourra être résolue, aucun texte ne pourra être lu. » Chaque journée débute alors par un moment de discussion. Les chaises forment un cercle et la parole se libère. Un week-end compliqué ? Un événement marquant dans la ville ? Tout peut être abordé. Puis vient le moment de la méditation avec « quinze minutes de silence, trois fois par semaine ». Un exercice qui s’est avéré être une parfaite réussite pour Cédric qui constate que « même les plus agités en redemandent, dans une ville bruyante, étouffante, où ce moment est comme une bulle d’air pour les enfants. » 

Ensuite, les matières prennent vie à travers des jeux éducatifs où l’art et la culture occupent une place centrale. Le dessin, le théâtre ou le chant deviennent alors des outils d’apprentissage. « Un enfant à qui on répète qu’il est nul, qu’il ne vaut rien, n’a aucune raison de faire des efforts. Mais lorsqu’il découvre qu’il excelle en peinture ou en musique, tout bascule. Il se redresse, il veut progresser », explique Cédric. Les résultats dépassent les espérances et, peu à peu, les écoles partenaires se multiplient.

 

 

Photo de Cédric de Giraudy

 

 

Un soutien global pour les familles brésiliennes

Depuis 2005, l’association Missão Robin Hood a permis à plus de 2.000 enfants de retrouver le chemin de l’apprentissage. Chaque année, entre 80 et 100 élèves en grande difficulté intègrent son programme. Certains parviennent à rattraper plusieurs années de retard scolaire, d’autres découvrent des talents insoupçonnés qui leur donnent confiance en l’avenir. Mais l’impact dépasse le cadre de la salle de classe. « Quand un enfant apprend à lire, il devient une passerelle entre sa famille et l’administration. Il aide ses parents à remplir un papier, il traduit une ordonnance médicale à ses grands-parents. Il n’apprend pas que pour lui, mais pour tout son entourage », explique Cédric.

 L’association a vu grandir des générations. Celles et ceux qui étaient autrefois assis sur les bancs de sa première école sont aujourd’hui adultes et certains sont même devenus enseignants. « L’un des plus beaux cadeaux, c’est de voir des anciens élèves revenir, fiers de ce qu’ils sont devenus, et vouloir aider à leur tour. »

 

 

Photo de Cédric de Giraudy

 

 

L’avenir incertain de la Missão Robin Hood

Pourtant, l’avenir de Missão Robin Hood reste en suspens avec des difficultés financières qui s’accumulent. « Cette année aurait dû être la dernière », dévoile Cédric. « Après vingt ans, il faut être lucide. Sans soutien supplémentaire, nous ne tiendrons plus longtemps », explique-t-il. Le Trophée Humanitaire 2025 remis par lepetitjournal.com représente donc une opportunité pour attirer de nouveaux partenaires même si Cédric a conscience que « tout peut s’arrêter demain. »

L’idée d’un retour en France flotte parfois dans son esprit. Ses enfants y vivent et l’éloignement pèse logiquement sur le moral du Français. Pourtant, quitter son combat semble irréel. « On me demande souvent pourquoi je continue, pourquoi je m’accroche alors que tout est si compliqué. La réponse est simple : un seul enfant sauvé justifie toutes ces années. »

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